Entretien du 2 mars 2013 :  « Django Unchained  » – rapport bourreau/victime

La victime peut à son tour devenir bourreau et la peur d’être punie peut la pousser à commettre des crimes  horribles, pour plaire au bourreau.

 – Question d’un lecteur :

Je viens de voir le film de Quentin Tarantino « Django Unchained ». Ce film m’a bouleversé et impressionné. Il nous fait revivre avec grande intensité toute l’horreur de l’esclavage des noirs aux Etats-Unis d’Amérique. Ce film m’a fait beaucoup réfléchir. J’ai notamment été frappé par l’attitude du vieux serviteur noir, dont la cruauté extrême envers son propre peuple, me fait penser au comportement des kapos dans les camps de concentration nazis. Que pensez-vous de cette aberration ?

– Réponse de Philippe Morando :

« Django Unchained » est en effet un très grand film qui fait réfléchir. Il nous rappelle bien sûr combien l’esclavage est cruel et monstrueux. En regardant ce film, je me suis demandé comment des êtres humains comme vous et moi, apparemment pacifiques, civilisés, respectueux des lois, ayant une belle vie de famille, peuvent agir avec tant de cruauté, sous prétexte d’une croyance en la supériorité d’une race, d’une idéologie politique ou d’une religion par rapport à une autre. L’histoire de l’humanité est remplie d’épisodes ou certains êtres humains dominent et asservissent les autres. Comment un être humain, en apparence bien sous tous rapports, peut-il accepter de faire souffrir d’autres êtres humains avec autant de cruauté et trouver cela normal ?

Quand j’observe la tendance assez fréquente des êtres humains à se jalouser les uns les autres, à s’affronter pour des raisons parfois sordides, à soutenir aveuglément leur camp, leur famille, leurs intérêts, au point de nuire à d’autres êtres innocents ; quand j’observe cette facilité pour beaucoup, à abuser de leurs pouvoirs, à vivre dans le copinage, dans le passe-droit, dans la défense systématique de leurs privilèges, tout ceci en temps de paix, cela laisse présager la manière terrifiante dont ils agiraient en période de crise importante ou de guerre. Sans les institutions, sans l’Etat de Droit, sans une justice, sans policiers, comment se comporteraient-ils ? Selon le dicton « qui vole un œuf vole un bœuf », il y a tout lieu de craindre que leurs actions seraient encore plus criminelles. C’est pourquoi, je ne considère pas l’attitude de certains comme innocente et bon enfant et sans grande importance. Sans vouloir dramatiser, cette prise de conscience nous incite à une plus grande vigilance. Nous ne pourrons plus prendre toutes ces attitudes injustes et malveillantes à la légère.

C’est pourquoi, je pense qu’il est nécessaire de moraliser les relations entre citoyens, déjà en période de paix. Il est en effet inacceptable que nous considérions comme normaux des comportements qui sont le prélude à de grandes violences. Il vaut mieux prévenir que guérir. Comme je le développe dans mon livre « Pour un monde où il fera bon vivre », la racine du mal vient de notre état mental et de notre système de  croyances. Il est donc souhaitable de former, dès le plus jeune âge, des enfants et des citoyens autonomes, responsables, libres, respectueux d’eux-mêmes et des autres.

En poussant l’analyse du film « Django Unchained » encore plus loin, nous observons et nous comprenons, que l’équilibre mental de l’être humain est fragile, que chacun est manipulable et capable du meilleur comme du pire. L’étude du psychisme humain nous permet également de comprendre l’attitude du vieux serviteur noir et le processus qui s’instaure entre le bourreau et la victime. Nous réalisons comment la victime peut à son tour devenir bourreau et comment la peur d’être punie peut la pousser à commettre des crimes de plus en plus horribles, pour plaire au bourreau et pour avoir la vie sauve.

Nous retrouvons d’ailleurs le syndrome de Stockholm, dans l’attitude du vieux serviteur noir. Ce syndrome décrit comment les otages victimes, au contact permanent avec leurs ravisseurs, avec leurs bourreaux, ont tendance à développer un attachement, une sorte d’empathie avec eux. En observant les relations humaines en général, nous pouvons aussi remarquer l’existence d’une polarité bourreau victime entre l’ensemble des êtres humains. Un être humain peut dans certains cas avoir le rôle du bourreau et dans d’autres celui de la victime. Qui ne s’est pas déjà senti victime de l’attitude de certains ? Cela implique l’existence de bourreaux en contrepartie. Malheureusement, nous ne pouvons compter sur le témoignage des bourreaux pour leurs exactions. De toutes manières, tout être humain agissant en bourreau se rassurera de la justesse de son action, en se donnant de multiples bonnes raisons d’avoir agi comme il a agi. Raison de plus pour développer notre  conscience car nous avons tous tendance à rejeter la faute sur les autres et à nous considérer comme victime. Par moments, d’ailleurs, le bourreau peut accuser la victime de l’obliger à la punir. Un bourreau peut très bien dire à sa victime : « si tu avais fait comme je t’ai dit, je n’aurais pas été obligé de te punir… ».

En conséquence, si nous désirons sincèrement un monde de paix où il fera bon vivre, nous devons admettre que cela ne pourra se réaliser, qu’en formant des citoyens autonomes, responsables, suffisamment conscients et libres. A ce propos,  je développe ce que j’entends par conscience dans les ouvrages suivants : « Cours de formation à la conscience active« , « Le chemin de la libération », « La liberté retrouvée ».